Le marchand du Moyen Âge ne voyait pas du tout son activité avec les lunettes tendance d'un commercial aujourd'hui ! L'imaginaire, l'environnement économique, culturel, etc., donnent une signification différente au travail. Et certains se demandent d'ailleurs, si nous sommes encore dans une société de travail. Loisirs et consommation seraient-ils devenus centraux dans les esprits occidentaux du XXIe siècle ?
Absurde, répond le sociologue Alain Touraine. « Nous travaillons moins, mais étudions beaucoup plus pour accéder à la vie professionnelle. Le travail est toujours essentiel ! D'autant que les loisirs sont dépendants des revenus. Il existe des rentiers, mais en nombre infinitésimal. Les loisirs sont, en outre, proportionnels à la qualification… Une part importante de la population a du mal à joindre les deux bouts, doit faire un deuxième boulot, etc. Même si chacun vit incontestablement mieux qu'il y a cent ans. »
Et le niveau de vie, explique le sociologue, ne s'évalue pas qu'en euros, yuans ou dollars… Il faut tout considérer : les modalités d'accès aux études, aux soins de santé, etc. Un Américain n'a que quatorze jours de congés annuels et peut se « saigner » toute sa vie pour financer le cursus universitaire de ses enfants, etc. « Un Français aura probablement, pour l'instant, de mauvaises études supérieures, mais gratuites. Chaque modèle de société a bien sûr ses côtés positifs et négatifs. Mais je pense qu'aujourd'hui, nous devons revenir à une vision extrêmement élargie du travail, indiquant la position dans la société, mesurant ce que les gens ont, ou non, dans tous les domaines. Or, en portant un regard global, les inégalités se voient davantage… »
Le travail est une activité indispensable qui s'articule avec d'autres, ajoute Dominique Méda, philosophe et sociologue spécialiste du travail. Notamment celles liées à la famille, dont les femmes sont toujours très garantes et qu'elles doivent, par une alchimie souvent épuisante, conjuguer à la vie professionnelle au risque de perdre leur place dans le monde des « actifs ».
On peut être très investi dans son métier et avoir des responsabilités parentales ou d'autres activités, tout aussi importantes… « Nier cela donne une vision artificielle du rôle du travail et de la vie extraprofessionnelle. Les 35 heures n'ont été pensées qu'en vertu d'un partage du travail, non pour concilier ces réalités, alors que c'est ce qu'attendent les individus. »
Selon une enquête réalisée en mai 2008 par l'observatoire de la Cegos, 77 % des salariés affirment que les 35 heures sont pratiquées dans leur entreprise et 84 % sont satisfaits des modalités actuelles de leur temps de travail, tandis que 80 % pensent que cette organisation leur permet d'être tout à fait performants au bureau. Cependant, 54 % des salariés déclarent qu'ils accepteraient de revenir aux 39 heures moyennant compensation financière, les moins de 25 ans étant les plus favorables à cette idée (74 %).
Parallèlement, une enquête Monster indique que 66 % des Français consentiraient à une baisse de salaire, afin d'obtenir le job de leur rêve… La rémunération est une condition nécessaire, mais loin d'être suffisante pour donner un sens au travail, moyen d'insertion, d'exister dans la société et contrainte positive qui rythme la vie, explique le sociologue Philippe Bernoux.
Il faut mettre en avant la centralité du travail, insiste Yves Baunay, animateur du chantier sur le travail à l'Institut de recherches de la Fédération syndicale unitaire (FSU). Mais, il est rare qu'un job soit une promenade de santé… « La souffrance commence lorsque la volonté de bien faire, par des choix de critères, de valeurs, est contrariée. D'abord parce que les individus n'arrivent jamais à aller au bout de leur potentiel extraordinaire, mais aussi en raison d'un certain type de management qui entrave la promesse d'une réalisation de soi… »
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