• La main tendue de l'Europe vers l'Oural

     
    14/11/2008 | Mise à jour : 22:26
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    Crédits photo : Patrick BOX/Opale

    La chronique d'Alexandre Adler.

    Il arrive aussi qu'au lieu de commenter l'actualité, les journaux la fassent. C'est à mon avis le cas de l'interview que le président de la Russie, Dmitri Medvedev, nous a accordée dans Le Figaro du jeudi 13 novembre. Que dit, en effet, le chef d'État russe ? Qu'il est prêt à opérer un rapprochement immédiat avec l'Europe et qu'il conçoit, à terme, ce rapprochement comme un véritable accord tripartite entre les États-Unis, l'Europe, et la Russie (sans, donc, la Chine ou l'Inde) ; qu'il reconnaît que la France et l'Allemagne ont joué un rôle positif en bloquant, jusqu'à présent, toutes les nouvelles demandes d'adhésion à l'Otan, notamment celles de l'Ukraine et de la Géorgie ; qu'il serait prêt, si la nouvelle Administration américaine faisait un pas dans ce sens, à rediscuter tous les mécanismes de défense antiterroriste qui ne seraient pas l'actuel système de radars et de missiles inventé pour créer une frontière militaire stratégique entre la Pologne et la République tchèque d'une part, la Russie de l'autre. Medvedev fait même, ici, allusion à «l'option zéro» qui permit à Reagan et à Gorbatchev de clore la guerre froide, en 1986, en démantelant les euromissiles de part et d'autre. Enfin, Nicolas Sarkozy est félicité pour sa médiation dans la crise géorgienne.

    Nous sommes donc loin des imprécations antioccidentales et des torses hystériquement bombés de la crise du mois d'août 2008. Entre-temps, les Russes, c'est vrai, ont pu expérimenter douloureusement à quel point leur prospérité économique est maintenant liée à la nôtre. Avec un effondrement des trois quarts des cours de la Bourse de Moscou, une baisse de moitié du prix des hydrocarbures, une baisse qui ne fait que s'amorcer du prix des matières premières métalliques, les grandes entreprises et les grandes banques russes vont absorber, pour rester solvables, ce qui restait du fonds de stabilité de 100 milliards de dollars, constitué à l'apogée de la rente pétrolière.

    Àpartir de là, deux voies s'ouvrent pour les Européens. La première, la plus facile en apparence, mais aussi la plus dangereuse, consiste, à nouveau, à traiter la Russie en chien crevé. L'autre voie, à l'évidence, consiste à sortir prioritairement la Russie de l'ornière, et à lui proposer un véritable contrat d'association qui permettra de compléter, voire d'achever l'édification d'un nouvel ordre européen. L'axe stratégique de cette réorganisation est évident : un accord à long terme où la Russie mettra dans la corbeille de mariage ses immenses richesses énergétiques et minières, et l'Europe ses capacités d'innovation et d'investissement, aux fins de générer, enfin, une croissance «à la chinoise» de l'industrie manufacturière de toute l'ancienne Union soviétique, avec des priorités dans l'aérospatial, la pharmacie, l'électronique et l'informatique.

    Ici, point n'est besoin de passer par un nouvel élargissement trop déséquilibrant de l'Union européenne. Un arrangement très pragmatique, tel que celui que Jean Monnet conçut, dès 1948 entre la France et l'Allemagne, une communauté des seuls charbon et acier, nous suffirait amplement. On pourrait d'ailleurs reprendre l'appellation de politique énergétique commune qu'avait improvisée le premier ministre tchèque des Affaires étrangères de la «révolution de velours», Jiri Dienstbier, dès 1990.

    Le reste, une entente stratégique en matière de fabrication d'armements, une politique commune antiterroriste, une association de la Russie, de l'Ukraine et de la Géorgie à une Union méditerranéenne élargie à la mer Noire, un plan spécial d'équipement de l'Extrême-Orient russe, une politique commune à la Russie et à la Scandinavie en matière de prospection pétrolière au pôle Nord, pourrait se mettre en place, là aussi, sans contrainte institutionnelle.

    Certes, m'objectera-t-on, ces cadeaux apparents faits à une Russie qui flirte toujours avec l'autoritarisme doucereux, ne sont-ils pas excessifs, et même dangereux, s'ils provoquent, à Moscou, un sentiment de puissance malvenu ? C'est précisément parce que la Russie n'est pas en très bonne posture qu'on peut lui tendre la main sans risque de l'encourager dans ses mauvais penchants.

    C'est précisément parce que le système politique russe demeure hésitant entre démocratie, toujours présente, et autoritarisme policier, toujours menaçant, qu'il faut jeter notre «soft power» dans la balance pour favoriser une solution libérale à la crise politique et financière qui affecte, de plein fouet, Moscou et divise ses dirigeants. La IIIe République française avait compris ce dilemme russe, en investissant dans un régime tsariste en voie de lente libéralisation. Elle en fut récompensée, en 1914, même si, hélas, la Russie en pleine modernisation, ne sut pas mettre à profit ce sursis qui lui était ainsi donné.

    Mais comparaison n'est pas raison. On pourrait même imaginer, cette fois-ci, qu'une Russie retrouvant son dynamisme inspire à la France et à l'Allemagne les politiques de réforme énergique qui sont aujourd'hui nécessaires au relèvement d'un continent européen qui poursuit dans son déclin démographique technologique et culturel, comme si de rien n'était.

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