• Barack le patricien

    Par Roland Hureaux
    10/11/2008 | Mise à jour : 09:15
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    Pourquoi se focaliser sur la couleur de peau du nouveau président américain, demande l'historien, alors que celui-ci, certes issude l'ethnie luo, est surtout un exemple de ce que produit encore l'élite universitaire américaine ?

    Les innombrables commentateurs de la victoire d'Obama ont, sans crainte de saturer auditeurs et lecteurs, ressassé l'antienne que celle-ci était la grande revanche des Afro-Américains si longtemps humiliés. Le plus étonnant est que cette insistance sur la couleur de la peau du nouveau président intervient à une époque où toute référence raciale, voire seulement ethnique ou culturelle, est tenue pour politiquement incorrecte.

    Pourquoi ne pas dire que Barack Obama est un Américain comme les autres - ce qu'il revendique d'ailleurs - et reconnaître que dans l'état de discrédit où la présidence Bush a plongé le camp républicain, à peu près n'importe quel démocrate aurait été élu ?

    Mais puisque tant de commentateurs ne se gênent pas pour évoquer les racines du nouveau président, n'hésitons pas, tout en mesurant les limites de ces considérations ethniques, à regarder de plus près le cas Obama. Un cas assurément singulier. Étrange afro-américain en effet que ce président métis qui ne compte pas un seul esclave parmi ses ancêtres. Sa mère blanche descend, paraît-il, de Jefferson Davis, président de la Confédération sudiste - et donc des partisans de l'esclavage dans la guerre de Sécession. Son père, Barack Obama Sr - qui n'a jamais vécu aux États-Unis : c'est donc à tort que l'on fait du nouveau président un fils d'immigré -, ne fut pas seulement un homme politique kenyan en vue, mais il appartient à l'ethnie luo. Cela ne dira rien à ceux qui ignorent les réalités de l'Afrique de l'Est. Mais les Luo et les Masai du Kenya, comme les Tutsis du Rwanda, les Hayas de Tanzanie - on pourrait ajouter les Amhara d'Éthiopie - figurent parmi les tribus les plus aristocratiques de l'Afrique subsaharienne, celles que l'on désignait autrefois sous le nom de «Nilo-hamitiques» par opposition aux «Bantous» qui peuplent le reste de l'Afrique. Composées d'éleveurs et de guerriers, elles ont toujours méprisé l'agriculture et les peuples qui s'y adonnaient, Européens compris. Elles sont aussi connues pour leurs dons politiques extraordinaires qui suscitent la méfiance des autres tribus : le génocide du Rwanda n'a pas d'autre cause ; le New York Times a rappelé qu'Obama, parce que Luo, n'aurait pas pu être élu au Kenya.

    Pour l'anecdote, on rappellera que c'est dans ces groupes ethniques aguerris que se recrutent les champions olympiques du 10 000 m et du marathon, alors que les Afro-Américains authentiques, des États-Unis ou des Caraïbes, préfèrent le sprint. On objectera qu'Obama n'a guère connu son père, mais on sait depuis Jacques Lacan que le père imaginaire- ou imaginé - importe souvent plus que le père réel !

    Ajoutons que Barack Obama a un parcours universitaire plus prestigieux qu'aucun de ses prédécesseurs. On comprend mieux que, plus que la couleur de sa peau, donnée en définitive bien relative, frappe l'aisance patricienne du nouveau président qui n'a, à cet égard, rien à envier à un Roosevelt ou un Kennedy, pourtant bien plus fortunés. C'est sans ironie que Hillary Clinton, sa rivale malheureuse à l'investiture démocrate, accusa Obama d'«élitisme» ! Ce n'est en définitive que par sa femme qu'Obama se rattache à la communauté afro-américaine. Les réticences d'un Jesse Jackson - et d'autres - en début de campagne s'expliquent par ce background.

    Ces réticences furent assez vite surmontées : les Noirs américains ont vite compris l'intérêt qu'ils trouveraient à la promotion d'un homme de couleur. La base démocrate a joué le jeu, au point que la carte du vote Obama recouvre celle des fiefs traditionnels du Parti démocrate, notamment le Nord-Est des blue collars blancs. Les Républicains n'avaient nul intérêt à souligner qu'Obama était un Noir atypique.

    L'élection d'Obama, ressemble fort à celles de beaucoup de présidents démocrates : Roosevelt, Carter, Clinton. Elle témoigne d'abord du rejet violent d'une présidence républicaine trop usée ou dépassée par la crise, à quoi s'ajoute le parcours sans faute d'un candidat exceptionnellement intelligent.

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