• Jan Krugier, le dernier lion
    de l'art moderne

    Valérie Duponchelle
    18/11/2008 | Mise à jour : 11:26
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    Jan Krugier était un esthète affamé et un vrai homme d'affaires. Ci-dessus, avec son épouse Marie-Anne Poniatowski. (François Bouchon/Le Figaro)
    Jan Krugier était un esthète affamé et un vrai homme d'affaires. Ci-dessus, avec son épouse Marie-Anne Poniatowski. (François Bouchon/Le Figaro)

    Le marchand genevois s'est éteint samedi matin.

    Chapeau mou vissé sur le crâne, écharpe rouge lancée avec nonchalance sur l'épaule, canne au pommeau d'argent, cigare non allumé posté au coin des lèvres, yeux perçants au bleu très pâle, verbe haut et gestuelle étudiée, Jan Krugier était un personnage plus haut en couleur que Genève, sa ville d'adoption. Le marchand d'art dans toute sa stature, avec Picasso, Klee, Balthus et Giacometti comme habitués de ses cimaises. Un esthète affamé et un vrai homme d'affaires avec l'art des tableaux extraordinaires et des « prix stratosphériques » qui allaient de pair, ne cachant guère un certain dédain pour tout le reste. Né en 1928 à Radom en Pologne, Jan Krugier ne laissait personne indifférent, tant par sa superbe que par ses verdicts, par sa malice que par ses colères légendaires. Sa disparition, samedi matin, laisse amis et ennemis orphelins, comme une troupe de théâtre qui a perdu son maître acteur à la voix de stentor.

    De son enfance, cruellement effacée par la Shoah, ce vieux lion si porté sur le monologue ne parlait guère, allusivement, presque par ricochets. Fils d'une famille juive de Pologne passionnée d'art, frotté dès l'enfance à la palette de Chagall, Bonnard et Vlaminck, ce rebelle voit son père officier mourir sous les balles ukrainiennes, sa mère et son frère subir la solution finale à Treblinka, entre dans la résistance à 12 ans, est envoyé à Auschwitz à 14 ans, y survit trois ans comme il survivra à la Marche de la mort entre Auschwitz et Bergen-Belsen. Il en garda l'horreur de la foule, jusque sur les pistes de ski. « Il y avait chez lui une certaine mélancolie et une détermination à toute épreuve, un mélange détonnant comme la vie assumée coûte que coûte. De chaque rencontre avec lui, affrontement y compris, on sortait plus serein, plus vivant », résume Thomas Seydoux, « M. Art moderne » de Christie's France.

    « Il était Monsieur Picasso, Monsieur Klee, Monsieur Balthus, Monsieur Giacometti, tant son savoir et son pouvoir de conviction vous imposaient le respect. Jamais, il ne demandait l'opinion de quiconque sur quoi que ce soit. Il savait quoi penser d'un tableau et n'écoutait personne », souligne un expert international, « frappé par sa lucidité visionnaire, lui qui défendit une sculpture en fer de Françoise par Picasso, bien avant que le marché de l'art ne la regarde ». Représentant exclusif de Marina Picasso, fille de Pablo et soeur de Pablito qui se suicida après la mort de ce terrible « Grand-Père » (titre de son autobiographie parue chez Denoel, octobre 2001), Jan Krugier a souvent puisé dans ce fonds extraordinaire de quoi éblouir la galerie, de la Foire de Bâle à la Biennale des Antiquaires.

    « Sa réputation, tout à fait méritée, dépassait de beaucoup ses excès de caractère. J'avais décidé de le traiter comme une diva, il le savait et s'en amusait lors de nos débats sur l'art contemporain qu'il aimait pourfendre de tout le poids de ses caricatures », se souvient son amie Monique Barbier-Mueller, grand nom de l'art en Suisse et collectionneuse aussi farouchement indépendante (le musée Barbier-Mueller a pu, grâce à lui, monter l'exposition « Picasso l'Africain » en 2001). Avec son épouse Marie-Anne Poniatowski, princesse et artiste, courtoise comme une jeune fille et dynamique comme une Américaine, il formait un « couple à la fois bohème et équilibré » que les meilleurs cercles accueillaient avec satisfaction. Leur collection de dessins qui courait de la Renaissance à l'art moderne eut les honneurs de l'Albertina à Vienne en 2005, comme une passion secrète qui trouve son dénouement au musée.

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