• Raoul Dufy, ou la réhabilitation du plaisir 

    Valérie Duponchelle
    21/10/2008 | Mise à jour : 15:13
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    Le Cargo noir (détail, 1952).
    Le Cargo noir (détail, 1952).

    Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris entend rendre justice, par sa dense rétrospective, à Raoul Dufy, peintre de la joie de vivre longtemps condamné pour sa légèreté.

    Comment se regarde un peintre comme Raoul Dufy (Le Havre, 1877-1953, Forcalquier) ? Avec les yeux ou avec les oreilles ? Comment nettoie-t-on son esprit de tous les avis sans appel depuis Matisse et les écrits cinglants sur l'histoire de l'art du XXe, de tous les verdicts du monde contemporain issus de l'art moderne triomphant qui, souvent, ont condamné ce coloriste délicat à la catégorie des «artistes trop légers pour être majeurs» ? Comment faire connaissance avec ce dandy, sorti la tête haute de sa période fauve, perdu ensuite par son succès public et l'invasion galopante de ses courses de chevaux et de ses régates ? C'est tout le pari, un peu sérieux peut-être lorsqu'on met «Le plaisir» au programme, de la rétrospective que lui consacre le Musée d'art moderne de la Ville de Paris, fier de posséder sa Fée Électricité conçue pour l'Exposition internationale de 1937.

    Laissons entrer l'artiste. «Chaque fois que j'ai vu une toile de Dufy, je l'ai aimée», s'engage David Hockney, le peintre britannique des piscines bleues et des nageurs qui somnolent, dans un essai en 1984 à l'occasion d'une exposition new-yorkaise. «Ses tableaux en appellent au principe de plaisir en art à une époque où il est proscrit, voire jugé futile. James Joyce dirait qu'ils peuvent être futiles et complexes à la fois. Son art découle des découvertes du cubisme et, par ce qu'il donne à voir, évoque l'Orient. Rien n'est dissimulé ou, s'il l'est, reste visible de manière sous-jacente. Ceci nous aide à voir davantage car son coup de pinceau révèle non seulement la chose dépeinte, mais la gestuelle laborieuse du peintre perclus d'arthrite. Il faut du temps pour voir et apprendre.»

    Près de 120 peintures

    Du temps, il en faudra pour parcourir cette exposition qui suit l'homme, tableau délié d'un atelier après tableau rouge fauve à Martigues, gravure après dessin, céramique après tissus, robes, motifs et papiers peints, comme on remonte un sentier qui devient un fleuve. Près de 120 peintures, de La Baie de ­Sainte-Adresse, fauve et mauve, en 1906, à la série des Cargos noirs, en 1950, qui annonce l'imminence de la mort et envahit le grand format de son nuage épais, message à la fois joyeux et funèbre (Le Cargo noir, 1952, Musée des beaux-arts, Lyon). Plus de 90 œuvres graphiques, dessins, gravures, dont Le Bestiaire, ou le Cortège d'Orphée, fait en 1911 avec Apollinaire, apogée de Dufy graveur porté par sa découverte de l'art populaire. Quelque 25 céramiques, travail stylisé de la couleur et de la glaçure, ou étranges Jardins de salon, aussi inclassables et in­congrues que des élucubrations d'artiste, rêveur tout-puissant en son atelier comme un enfant à son jeu.

    «On ne sait plus que Dufy a été admiré par ses contemporains. Gertrude Stein, la grande amie de Picasso, a publié à la Libération un texte associant étroitement Dufy et le plaisir. Plaisir du regard, plaisir de l'art, plaisir du souvenir, impensable en 1946 hormis précisément chez cette artiste qui fait du plaisir la chose la plus sérieuse du monde  », souligne Fabrice Hergott, directeur du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, décidé à réhabiliter «ce grand artiste méconnu» cher à Apollinaire. Ce passionné tapi derrière le cérébral défend «la sophistication vertigineuse» de Dufy qui joue de la couleur comme d'une lumière ou d'une note.

    Il est instructif de regarder un artiste à l'aise dans son univers, de s'étonner de sa détermination à répéter un sujet, à le conjuguer, à le diluer, pour explorer un rythme, une variation d'ordre musical. L'œil aurait peut-être gagné à en voir moins, à jouer d'un accrochage moins exhaustif et plus resserré pour mieux comparer. Et jouir ainsi de la légèreté promise.

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